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Articoli · 22 Giugno 1992

La situation de la drogue en Italie

Da: La Revue du Praticien — 22 Giugno 1992 · FR

La drogue, comme la guerre, a toujours existé et existera toujours. Elle fait partie de la destinée de l’homme, à la recherche désespérée du soulagement de ses angoisses, de la pilule du bonheur, de la substance miraculeuse capable de vaincre la souffrance, la maladie et la mort. Avec les époques, les produits ainsi que leur usage et leur statut dans l’opinion publique ont varié selon leurs conséquences sociales, leur coût, leur diffusion et la législation.

La recherche d’un plaisir relié à un état de conscience différent de l’usuel reste toujours constante. Le cycle actuel de l’usage de la drogue en Italie remonte au début des années 70, à la période de la contestation des jeunes et des mouvements hippies. Se droguer était considéré comme un élargissement nécessaire des connaissances personnelles. A cette époque, les dérivés du cannabis, les stimulants et les hallucinogènes prédominaient. Puis, en 1972, la morphine arriva de Peshawar en comprimés et un grand nombre de personnes consommèrent des opiacés, inconscients, convaincus que les risques de dépendance n’étaient que les fruits de l’exagération d’une opinion publique bourgeoise et réactionnaire qui avait déjà durement réagi à l’apparition des premières fumées de marijuana. En 1973 s’ouvrait à Rome le premier centre public antidrogue et 150 jeunes y débutèrent un traitement à base de méthadone.

Dès lors, la consommation de drogue a augmenté chaque année en Italie, jusqu’à prendre un caractère épidémique qui a alarmé outre mesure l’opinion publique et la classe politique. Aujourd’hui, en Italie, l’homme de la rue voit dans la drogue – et dans les délits qu’elle provoque inévitablement – la première et la plus grave des préoccupations nationales. En 1990, le Parlement a voté une nouvelle loi, considérée comme plus sévère et plus répressive que la précédente, datant de I975.

Il est extrêmement difficile de connaître le nombre exact de toxicomanes italiens. Toutefois, l’analyse de données telles que le nombre de décès dus à la drogue, le nombre de seringues pour insuline vendues et le nombre de personnes fréquentant les centres antidrogue conduit à estimer que le nombre de consommateurs de drogues dures se situe entre 200000 et 300 000.

Beaucoup plus nombreux, naturellement, sont les consommateurs de drogues douces. L’opinion publique est préoccupée et désorientée par l’ampleur du phénomène et réclame à grands cris que quelque chose soit fait, dans une confusion de requêtes contradictoires qui vont de la demande d’un maximum de sévérité et de répression – non seulement pour eux qui font commerce de la drogue, mais même pour ceux qui en consomment – jusqu’à leur exact contraire, la législation et la libéralisation de la drogue entraînant la disparition du marché noir et des énormes intérêts économiques en jeu. Ces deux politiques sont contestables. La première position juxtapose des problèmes de santé et de maladie avec des jugements de caractère moral, refusant au toxicomane le statut de malade. Si, d’après la fameuse définition de l’OMS, la santé est un état de complet bien-être psychique, physique et social et la maladie l’absence de l’état de santé, le toxicomane doit être considéré comme le prototype du malade, parce qu’il se sent mal psychiquement, physiquement et socialement.

En autre, si le toxicomane n’est pas seulement celui qui se drogue (ou peut se droguer de façon irrégulière, optionnelle, vicieuse, compatible avec une existence plus ou moins “normale”), mais celui qui, à une époque déterminée de son existence et par effet de sa maladie est incapable de survivre sans drogue, la “punition” du malade parait une mesure injuste, qui ne tient pas compte de la réalité objective et physique des modifications intervenues dans le système nerveux du consommateur et qui l’obligent à réitérer certains comportements. Confondre maladie et faute, mal être physique et péché, nous renvoie des siècles en arrière.

Une deuxième motivation, plus respectable, est liée à l’idée de la “punition” du drogué. C’est-à-dire que la “guérison“ est possible seulement quand, avec le temps, les aspects négatifs de la dépendance ont dépassé en nombre les aspects positifs et gratifiants de la drogue. Ainsi, le fait de rendre difficile la vie du toxicomane par tous les moyens, de le punir, de l’écarter de la maison, de ne pas lui donner d’argent, de ne jamais condescendre à ses stratagèmes diaboliques visant à manipuler ceux qui l’entourent pour transformer tout et tous en drogue, le mettre au pied du mur, ce fait-là accélérerait le processus thérapeutique et rendrait le drogue plus disposé à rechercher des alternatives existentielles sans drogue. Les rapports entre liberté et coercition sont, en effet, à la base du long chemin de la thérapie d’un drogué. La constatation évidente que le premier artisan du bien-être ou du mal-être dans sa propre peau est toujours l’individu, joue en faveur de la liberté et personne ne peut obliger quelqu’un à se sentir bien par la force et contre sa volonté.

Par contre, en faveur d’une certaine coercition intervient le fait que la drogue agit toujours en affaiblissant la volonté, et que donc, espérer d’un drogué un choix libre et volontaire, pour renoncer à sa consommation, semble être une contradiction en termes. Nous pensons que la coercition sans volonté punitive et dans l’intérêt même du malade peut intervenir à certaines phases du long processus de la thérapie, par exemple lorsque le toxicomane est tellement dépendant qu’il n’entend plus raison, sinon la drogue, dans un “feedback” positif continu, où la drogue appelle toujours plus de drogue, dans un paroxysme d’exaltation des risques, pourtant toujours présents, de mort ou d’irréversibilité. Dans cette phase, une hospitalisation obligée avec une désintoxication forcée peut servir à déchirer le voile toxique qui empêche le drogué de voir au-delà de la drogue. Le temps nécessaire pour une désaccoutumance s’évalue entre 3 et 4 semaines au maximum.

Nous sommes par contre très sceptiques quant aux chances d’une longue thérapie obligée, telle qu’une hospitalisation prolongée dans une communauté thérapeutique, au moins dans des pays démocratiques et libéraux comme les nôtres. La “communauté thérapeutique” peut obtenir des succès, mais cela suppose qu’elle sélectionne des sujets très motivés pour se soigner. Un sujet non motivé obligé de vivre dans une telle structure adoptera toujours des comportements transgressifs visant à troubler les équilibres thérapeutiques de la communauté. A ce stade, il faut soit prendre une mesure d’expulsion, pour la défense de l’intégrité de la structure et de ceux qui la fréquentent de manière disciplinée – ce qui représente exactement ce que le sujet non motivé souhaite – soit il faut user de méthodes répressives et autoritaires qui transforment la “communauté thérapeutique” en un ghetto où règne la loi de la force et de la terreur, ce qui ne semble pas souhaitable ni, heureusement, réalisable dans l’Europe de l’Ouest ni, peut-être, dans l’Europe entière. Pour le choix de telle ou telle stratégie d’action thérapeutique, il est indispensable de toujours se rappeler que chaque toxicomane est différent de l’autre et aussi de lui-même, car, avec le temps, le rapport avec la drogue change. Liberté et coercition doivent être alternées, tout en tenant compte de l’intérêt du malade, en évitant les apriorismes valables pour tous, en évitant surtout que des considérations d’ordre moral ou idéologique détournent du pragmatisme sain qui, seul, peut conduire à l’attitude juste, après avoir évalué pour tel sujet et à tel moment le pour et le contre de chaque solution.

A l’opposé de ceux qui préconisent la “punition” des drogués, se trouvent en Italie des partisans de la libéralisation de la drogue. Ces derniers soutiennent que la cause des plus graves dégâts engendrés par la toxicomanie est la clandestinité liée à l’illégalité des produits. La prohibition serait le seul responsable des liens entre drogue et criminalité, alors qu’une libéralisation donnerait un coup mortel à la puissance écrasante des organisations internationales responsable du trafic de la drogue qui, dans le système actuel, sont à même d’influencer et de corrompre tour et tous grâce au revenu énorme de leur activité. Les opposants à l’illégalité de la drogue oscillent entre ceux qui proposent une libéralisation sauvage où tout produit est licite et achetable même dans les bureaux de tabac, et ceux qui se limitent à souhaiter l’administration libre de la drogue à celui qui est déjà toxicomane.

D’autres songent à libéraliser seulement les drogues douces comme le haschich et la marijuana. Les propositions de libéralisation rencontrent un grand consensus en Italie. Un parti politique appelé “antiprohibitionniste” a obtenu l’élection de ses propres candidats au Parlement européen et à la Municipalité de Rome. L’idée d’une libéralisation est acceptée autant à droite qu’à gauche, au nom de préoccupations opposées visant à protéger les fortunes propres, la santé des consommateurs ou la liberté absolue, même de se faire mal. Si l’on peut accepter une baisse de la pression légale sur les drogues douces, tout en considérant disproportionne à la gravité du fait de punir de prison celui qui fume du haschich, nous n’arrivons pas à trouver des raisons de consensus en faveur de la proposition de libéraliser les drogues dures, car les conséquences d’une politique pareille seraient plus graves que la situation à laquelle on veut faire face. La consommation de toute substance capable d’apporter du plaisir est proportionnée à la facilité de la repérer. Le fait de faciliter l’octroi d’héroïne entraînerait une augmentation de la consommation, comparable à ce qui prévaut concernant l’alcool. L’alcoolisme, c’est-à-dire la dépendance vis-à-vis de l’alcool, lorsqu’une personne boit parce qu’elle doit boire et non plus parce qu’elle veut boire, est la toxicomanie la plus répandue en Italie, et celle qui provoque chaque année le plus grand nombre de morts: 35.000 contre environ 1.000 décès provoqués par les drogues illégales.

Mais ce phénomène ne représente pas une nouvelle intéressante, ne scandalise pas, n’alerte pas l’opinion publique. L’héroïne légale se répandrait comme l’alcool, sans beaucoup de bruit, mais en tuant beaucoup plus qu’elle ne le fait actuellement, du fait d’une capacité à rendre dépendant bien plus forte que celle de l’alcool. En outre, si le fait de distribuer la drogue est objectivement répréhensible car il favorise la consommation de produits nuisibles, le fait de changer de vendeur, le rendant public alors qu’il était privé, ne modifie nullement l’immoralité de l’action. Peu importe alors si le bénéfice de la souffrance d’autrui remplit les coffres de l’Etat au lieu de ceux de la Mafia. Libéraliser l’héroïne aurait pour conséquence logique l’abolition de toute ordonnance médicale et des pharmacies, car il ne serait pas concevable de pouvoir acheter librement une drogue dure tout en ayant des limitations pour l’emploi de substances plus douces.

Cela entraînerait également à l’avenir de renoncer à contrôler toute nouvelle substance que les trafiquants pourraient introduire, même si elle est mortelle, sous peine de réapparition du marché noir. Nous croyons donc que la proposition de libéraliser la drogue est aristocratique et anti-populaire, conçue expressément pour une société de sages, capables de s’abstenir de tout ce qui est mal, non pas pour une humanité où le droit de vie appartient même aux masochistes, aux pauvres d’esprit, aux faibles ou, tout simplement, aux expérimentateurs à tout prix, qui doivent être aidés à vivre décemment et non pas condamnés à s’anéantir afin de ne pas gêner les sages.r

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Les contrastes et les discussions vives entre les soutenants d’une attitude sévère et punitive face aux toxicomanes et les partisans d’une plus grande disponibilité et libéralité, se sont répercutés durant les 20 dernières années également sur le choix des stratégies thérapeutiques. Pour ces raisons, il s’est créé un système bipolaire original, public et privé, suffisamment bien intégré et à même de porter assistance à un très grand nombre de toxicomanes. Par disposition du ministre de la Santé, chaque Unité sanitaire locale (le district de base de l’assistance sanitaire publique italienne, destiné à 200.000 citoyens environ) a dû créer un service pour les toxicodépendances (SERT) où travaillent médecins, psychologues, assistants sociaux, infirmiers professionnels.

Simultanément et parallèlement sont nées de nombreuses initiatives privées, grâce au volontariat, religieux et laïque. Les SERT ont orienté leur intervention sur un modèle médicalisé avec des traitements de sevrages et avec un large emploi de médicaments de substitution tels que la méthadone, tandis que le système privé a établi un large réseau de communautés thérapeutiques qui accueillent à présent environ 10.000 assistés. Même s’il existe des conflits et des polémiques entre les partisans des deux méthodes apparemment opposées et inspirées de philosophies et de procédés divergents, dans la pratique, le système fonctionne à condition de sélectionner le bon sujet pour l’intervention appropriée à son cas à un moment précis de sa dépendance. Il est évident que, plus une méthode de cure est dure et absorbante, comme l’est le style de vie d’une communauté thérapeutique, plus elle est sélective et adaptée seulement à une minorité de toxicomanes, déjà parvenus à la conviction qu’il est impératif pour eux de cesser de se droguer, coûte que coûte.

Complètement opposée est l’attitude des services publics, convaincus qu’il est dans l’intérêt principal de l’état de prendre contact avec les toxicomanes et qu’un toxicomane assisté et soigné est moins dangereux pour lui-même et pour les autres qu’un toxicomane en déroute. En outre, si l’on est convaincu que le temps passé avec le toxicomane est positif au regard de l’objectif de la guérison, car il souligne les traits délétères de la drogue et dévalorise ceux qui sont agréables et gratifiants, en accélérant et en rendant plus réaliste la découverte des alternatives existentielles, il y a le risque de procéder toujours et en tous cas à des sevrages forcés et excessivement précoces dans une phase où le sujet est tellement dépendant qu’il ne peut pas survivre sans drogue.

Savoir attendre le moment exact pour le sevrage, en essayant jour après jour de garder un équilibre qui empêche le toxicomane de se précipiter dans des événements irréversibles, tels que l’overdose ou de graves maladies intercurrentes et liées à la drogue, et en agissant en mime temps sur sa situation psychique et existentielle avec des thérapies de groupe ou avec le quotidien, simple counselling avec le thérapeute, tout cela est à la base des “maintiens méthadoniques” très répandus aux Etats-Unis et en Italie et, étrangement, peu pratiqués en France. Beaucoup de ceux qui résolvent leurs problèmes dans une communauté thérapeutique ont survécu grâce à la méthadone à une époque où, pour rien au monde, ils n’auraient accepté de suivre un programme thérapeutique “drug-free”. Méthadone et communauté thérapeutique donc, ne sont qu’en apparence des méthodes opposées d’intervention, chacune d’elles étant destinée à une différente catégorie de toxicomane. On n’insiste jamais suffisamment alors sur la nécessité de ne pas homogénéiser les toxicomanes entre eux et de parvenir toujours, avant de proposer une thérapie, à un diagnostic à même d’évaluer le niveau de motivation du sujet et l’intervention la plus apte à assurer l’amélioration de la qualité de sa vie, compromise à cause de la consommation de drogue.

Au début des années 90, 20 ans après la naissance de la toxicomanie moderne dans notre pays, un cycle historique semble se terminer pour faire place à un autre, analogue, selon la théorie de Vico, des cours et recours historiques. L’ampleur du groupe des anciens héroïnomanes diminue progressivement: quelques-uns sont guéris; quelques-uns sont passés à des drogues légales comme l’alcool et les médicaments psychotropes, ce qui représente la façon de se réintégrer pour celui qui n’est pas à même de se maintenir complètement “drug-free” et préfère modifier son état de conscience à bas prix, ne supportant plus la vie pénible de la rue et ses risques; quelques-uns sont morts; quelques-uns sont tombés, sans le savoir, et donc sans pouvoir se défendre, dans le piège de l’infection par le VIH, et sont destinés à un sombre futur. L’ensemble des 4 situations sus-dites (guérison, substitution de dépendance, morts, infection par le VIH) conduit le marché italien au “danger” d’une baisse de la demande et de ses capacités d’auto-expansion.

Mais le marché sait prévoir et réagir ! Comme cela arrive au début des années 70, des substances réapparaissent, qui avaient disparu depuis longtemps, telles que les amphétamines et les hallucinogènes. Dans toutes les discothèques circule de manière épidémique “ecstasy”, un dérivé synthétique de la méthamphétamine, avec lequel se recrute une nouvelle tranche de jeunes disposés à l’étourdissement et dont un certain pourcentage aboutira, dans quelques années, à l’héroïne et aux dérivées de l’opium, l’idéal pour étouffer l’incendie causé par les drogues stimulantes. En I970, l’opinion publique, qui ne savait rien de la drogue, avait réagi en désordre, dans l’illusion de pouvoir prévenir la diffusion ultérieure, en avisant les jeunes et en les informant sur les dangers à l’encontre desquels ils allaient.

Seul résultat: si quelqu’un ne pensait pas à la drogue, on l’obligeait de cette façon à y penser, en favorisant la diffusion des substances. Vingt ans après, incroyablement, on propose, non modifiée, la même stratégie perdante et la télévision et les journaux abondent d’invitations paternalistes à ne pas se droguer, qui risquent de se révéler négatives et d’obtenir, encore une fois, un effet contraire au but désiré. Pour ces motifs aussi, nous sommes, pour notre part, pessimistes quant à l’évolution du phénomène drogue en Italie, et il nous semble que, et cela vaut pour l’Europe entière, en l’absence d’événements éclatants et imprévisibles comme une guerre, nous serons obligés de nous confronter à ce problème dévastateur pendant encore plusieurs années.

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