Par le Dr MASSIMO BARRA Président du Comité Consultatif Jeunesse de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge “Nulle chose n’est si bonne qu’elle ne puisse nuire par excès ” (Ovide).
L’usage de dizaines et de centaines de produits pharmaceutiques est devenu un abus. Cet abus risque de se transformer partout en un des problemes les plus graves en matière sanitaire, à l’égal d’une épidémie. “Il y a la pillule qui calme, celle qui coupe l’anxiété, celle qui renforce la volonté, celle qui réveille la memoire, celle qui rend euphorique, celle qui stimule, celle qui accroit le nombre et l’intensité des reves. Tout cela contribue à priver l’homme de sa responsabilité. Celui qui abuse de ces pillules devient un drogué perpétuel.
Ce n’est plus lui-meme mais un pantin de la pharmacologie. C’est un traitre qui a abdiqué. Il s’est livré lui-meme aux molécules qui attaquent le système nerveux de l’homme”. Cette phrase due à un écrivain italien, donne une juste idée des périls audevant desquels nous allons. Les causes du mauvais usage des produits pharmaceutiques sont multiples et complexes mais, pour des besoins de simplicitè, on peut les faire remonter aux quatre motifs fondamentaux que voici : la pharmacomanie, l’autothérapie, l’accumulation excessive et la mauvaise éducation.
La pharmacomanie réside dans l’opinion répandue que la guérison sera d’autant plus rapide que sera grand le nombre des médicaments consommés. En réalité et fréquemment, le recours à trop de médicaments est inutile et dangereux.
L’autothérapie, c’est-à-dire la tendance à se soigner soi-meme, plonge ses racines dans la vulgarisation et la publicité incessantes, par le canal des mass media, des nouvelles découvertes thérapeutiques qui font ainsi déborder les filtres indispensables formés par l’expérience et les critères du médecin.
L’accumulation excessive dérive en partie de l’addition des deux causes précédentes. Dans de nombreux pays, lé genre de rapports existant entre médecin et malade n’offre aujourd’hui aucun obstacle à la consommation de médicaments. Ces rapports tendent en fait à se dépépersonnaliser toujours plus. Souvent, le patient ne se considère pas tant comme une personne ayant besoin d’aide que comme l’usager d’un service auquel elle a droit, tandis que ie médecin, accablé de travail par ceux à qui il porte secours, finit pas se considérer comme un technicien du service qu’il accomplit. Il en résulte que le médecin et le patient finissent par vider leurs rapports de leur substance dans un bref délai, se confiant au soutien, pas toujours inoffensif et réel, des médicaments en grand nombre. C’est ainsi que le patient demande, parce que le médecin donne, et que le médecin donne parce que le patient demande.
La mauvaise education, enfin, se manifeste par la carence d’un cadre éducatif capable d’intervenir à l’égard des consommateurs. A la base de ces quatre facteurs, qui sont la cause réelle des abus, on trouve la recherche de la pillule magique, désir éternel de l’humanité cherchant à trouver une formule permettant d’obtenir la plus recherchée et la plus défendue des victoires celle qui abolira la maladie et la mort. - la conviction ancestrale et superstitieuse du pouvoir magique des médicaments, assortie de l’esperance sous-jacente d’une panacée absurde et pourtant toujours possible ; - la conviction inconsciente que le médicament “doit ” faire du bien, toujours et quoi qu’il en soit. Dans une large acceptation du terme, la drogue est un agent chimique quelconque capable de provoquer une modification de l’organisme. Le médicament est une drogue, l’alcool est une drogue ainsi que l’héroïne ou le haschisch. L’abus de médicaments, de drogues et d’alcool ne représente donc que les trois faces du m-me problème, celui de la fuite hors de la réalité et du refuge dans le paradis perdu où tout est égal à soim-me et où l’urgence des phénomènes vitaux peut etre perçue d’une manière moins riche en résonances dramatiques, ce qui apaise l’angoisse existentielle. Tout cela a son prix, celui de la santé .
La Croix-Rouge, toujours à l’avantgarde lorsqu’il s’agit de s’attaquer à un nouveau péril pour la santé, doit se préparer dès à présent à engager une nouvelle bataille. Si, dans nos cours de formation, nous enseignons à nos membres, non seulement les premiers secours mais aussi le fait que les médicaments ne sont pas des bonbons et tous les produits pharmaceutiques, sans aucune exception, ont des effets secondaires dangereux, nous aurons ainsi accompli un grand pas pour la défense contre l’abus de toutes les substances en mesure de modifier les individus.
L’action éducative de la Croix-Rouge s’étendrait aussi aux auxiliaires sanitaires, aux premiers rangs desquels par exemple, les pharmaciens. Il pourra sembler singulier que nous fassions appel à la responsabilité des pharmaciens. Cela le paraîtra moins si nous donnons les résultats d’une enqu-te effectuée il y a quelque temps à Los Angeles auprès de 133 pharmaciens. 94 des pharmaciens n’ont pas étè capables de résister à la tentation de conseiller un rem-de à des en-queteurs qui, se presentant comme clients avaient demandé un remède pour les nerfs.
Avant de conclure, permettez-moi de m’arreter quelques instants et plus spécifiquement à la notion de “drogue “. Si nous pouvons appeler drogues licites l’alcool et les médicaments, nous désignons comme drogues illicites d’autres produits tels que le haschisch, la marijuana, les amphétamines et les dérivés de l’opium qui, largement diffusés dans les milieux de jeunes, permettent de désigner comme drogués, non sans une généralisation dangereuse, ceux qui en usent plus ou moins régulièrement. En réalité, la différence entre les drogués licites et illicites est on ne peut plus vague et imprécise. Il suffit qu’un médicament soit absorbé en quantité et par une voie différente que prévue pour qu’il puisse ètré désigné. comme drogue illicite. Il reste bien entendu la possibilité d’intervention pour la Croix-Rouge dans le domaine de la prévention de l’usage de drogues illicites, qui est clairement évoquée dans le rapport consacré à la 14′ Session du Comité consultatif de la Jeunisse. Mais il me semble que s’offre encore a nous un vaste secteur dans la thérapie et la réadaptation. Je voudrais cependant formuler une critique sur cette distinction entre thérapie et réadaptation car elle est trop schématique et s’applique mal au monde de la drogue.
Pour les drogues considérées en effet comme douces, telles que le haschisch et la marijuana, il n’existe pas de thérapie qui ne soit pas en meme temps une réadaptation ; pour les drogues dures, notamment les dérivés de l’opium, la désintoxication physique ne représente qu’un moment sans grande importance que doivent suivre bien des fois, plutôt que de les précéder. la réadaptation et la réinsertion. Puis que c’est une opinion universellement acceptée quil n’existe pas de mode therapeutique résolutoire, il faudrait laisser largement la place à toute les initiatives non thérapeutiques, au sens étroit, mais réhabilitantes, qui ne se proposent pas tant de guérir définitivement que de contrôler le phénom-ne pour permettre à la victime de vivre une vie moins malheureuse. Je pense par dessus tout aux diverses communautés thérapeutiques et autres expériences semblables qui sont apparues dans diveres parties du monde.
Les côuts en sont élevés et si nous devions raisonner en termes purement rationnels de rapport coût/rendement, ces tentatives seraient absolument antiéconomiques. On a remarqué par ailleurs que plus un programme est atypique et dénué de professionnalisme, plus il tend à rencontrer le succès, l’absence de professionnalisme n’équivalant pas à dilettantisme ou improvisation mais à volontariat. Il en résulte que la présence des volontaires Croix-Rouge, jeunes et vieux, dûment préparés, peut combler un vide comme aucune organisation officielle ne pourrait jamais le faire. Ce n’est pas seulement d’un problème economique qu’il s’agit mais d’un certain type de rapports à instaurer entre, -tres humains: Je crois qu’aucun pays du monde, m-me si à l’heure actuelle il ignore le problème des drogues illicites et dures, ne peut avoir la certitude qu’il en sera épargné à jamais. Il convient de se préparer de bonne heure, en tirant parti de l’expèrience et des erreurs enregistrèes par ceux qui continuent à souffrir de ce problème.
Plus le monde verra s’accélérer son progrès désordonné, plus vont s’aggraver les inégalités entre les peuples, plus les hommes éprouveront le besoin de fuir, de se réfugier dans les médicaments, dans la drogue, dans l’alcool. Notre devoir est de nous préparer à fond pour adapter toujours mieux l’action de la Croix-Rouge aux exigences d’un monde qui change.