VILLA MARAINI
Peut-etre plus tardivement apparue en Italie que dans les autres pays européens, la consommation de masse de drogues illégales a pris une telle ampleur en quelques années que l’on parle ici de l’explosion de la drogue. On estime actuellement à quelque 250.000, le nombre de personnes concernées par la toxicodépendance à l’héroìne, qui s’accompagne comme partout de la marginalisation sociale de cette partie de la jeunesse.
Face à ce problème, les solutions miracles n’existent pas; les tentatives pour le résoudre viennent le plus souvent de l’initiative d’une ou plusieurs personnes particulièrement motivées et dynamiques. C’est ainsi qu’a été créée la communauté thérapeutique de la villa Maraini à Rome, sur l’impulsion d’un médecin, Massimo Barra. étant donné l’originalité de cette expérience, nous avons trouvé intéressant de la faire connaitre à la suite du numéro spécial sur la toxicomanie, d’autant que la Revue de l’Infirmière était invitée à participer à un voyage d’études organisé par les Pionniers de la Croix-Rouge Italienne pour les groupes Jeunesse de la Croix-Rouge Franaise afin de leur faire connaitre cette réalisation.
Au bout du chemin, après l’école d’infirmières, et les pavillons des services régionaux, on arrive au cÏur du parc de la Cité de la Croix-Rouge Italienne, devant la villa Maraini. De la grande maison ocre, fenetres et portes ouvertes, parvient une rumeur confuse où l’on reconnait, à mesure que l’on s’approche, des bruits de voix, des coups de marteaux, le crissement du papier de verre sur le bois, des bruits de vaisselle, ponctués d’appels qui résonnent dans un couloir.
Il règne une atmosphère de chantier, animée du va et vient continuel de personnages disparates. Des messieurs cravatés aux chaussures luisantes de cirage parlent avec des jeunes gens à la tenue plus décontractée. Dans l’encadrement d’une fenetre, un couple est immobile, visages fermés, il regarde dehors, sans vraiment voir. Bientot, il ne reste plus que les jeunes, les autres ayant disparu dans une salle.
C’est le jour de réunion pour les parents qui vont parler avec les psychologues du séjour prochain de leurs enfants dans une communauté thérapeutique fermée. L’agitation se calme, il règne une atmosphère d’activité tranquille, de dilettantisme souriant. Est-ce le parc un peu négligé, le bateau extravagant échoué sur le bassin aux poissons rouges par un résident anonyme, ou les b‰timents imposants et un peu délabrés?
Il émane de l’ensemble un air de demeure à la grandeur déchue, où camperaient des nomades entre deux étapes incertaines. Les activités multiples, sans lien apparent, la mobilité des choses et des gens, témoignant d’une vie protéiforme, font de cette structure un organisme vivant, à l’image de sa raison d’etre. La villa Maraini est en effet un lieu de vie, ouvert, destiné – spécifiquement à l’origine – aux héroìnomanes qui souhaitaient trouver une aide pour rompre avec la toxicomanie et changer de mode de vie.
Car la toxicomanie ne se résume pas à un problème de dépendance physique à une substance, mais induit par force un mode de vie centré sur le toxique. Toute la vie est alors organisée autour de cette unique préoccupation, se procurer le toxique, ne jamais etre en manque. Le toxicomane, expliquera le Docteur Barra à de jeunes adolescents en visite, est au départ “mal dans sa peau”.
La rencontre avec la drogue modifie son rapport au monde: son mal-etre disparait, et il expérimente un bien-etre inconnu de lui auparavant. Pendant une première période, c’est le paradis artificiel sur terre. Déconnecté peu à peu de la réalité, des rythmes de vie et de travail, les relations tendent à se réduire au cercle familial – lorsqu’il existe – et à d’autres toxicomanes dominés par le meme souci de quete permanente du toxique. Cher et illégal, celui-ci oblige très rapidement à vivre en marge sous la menace constante de la répression policière.
Pour le docteur Barra, la communauté répond aux trois objectifs thérapeutiques: “etre moins malheureux; éviter l’irréparable; trouver des alternances c’est-à-dire tout ce qui est autre et peut permettre de survivre sans drogue”. La distinction entre dépendance physique et psychique est oiseuse, le mal-etre étant ressenti à la fois comme souffrance morale et malaise physique.
De plus, contrairement à la situation d’il y a quelques années, l’héroìnomanie pure est devenue rare, et l’on voit maintenant beaucoup plus de polydépendants, qui absorbent tout ce qu’ils peuvent trouver qui les met dans un état second, à distance de la réalité: alcool, médicaments psychotropes, héroìne, cocaìne, souvent mélangés au gré des disponibilités. Par ailleurs, beaucoup d’héroìnomanes sont dits désintoxiqués – parce qu’ils ne prennent plus d’opiacés – alors qu’ils passent à l’alcool, tout aussi toxique et dont ils sont aussi dépendants, mais qui est vécu comme retour à la société. C’est la toxicomanie légale. L’enjeu sera donc essentiellement d’aider des individus désemparés à reprendre pied, plutot que de s’attaquer à une substance en tant que telle.
L’OUVERTURE DU CENTRE
Déjà intéressé par le problème, le Docteur Massimo Barra rencontre le Docteur Olivenstein en juin 1976. De cette rencontre nait le projet de fonder une communauté ouverte. Au le centre est ouvert, dans les locaux mis à disposition par la Croix-Rouge Italienne, qui s’engage en outre à assumer les dépenses de fonctionnement (téléphone, électricité, chauffage, nourrisson…). La Croix-Rouge fournit également les fonds nécessaires au démarrage d’ateliers, artisanat, expression artistique, réparation et aménagement des locaux et met à disposition du personnel volontaire pour animer les ateliers et participer aux activités quotidiennes de la communauté.
D’abord ouvert 24 heures sur 24, le centre se limite ensuite à la journée (9 h à 21 h tous les jours), sauf le dimanche. Après un an et demi, la Croix-Rouge décide de suspendre l’expérience dont l’efficacité thérapeutique est difficilement mesurable. C’est alors que les structures sanitaires publiques viennent apporter leur contribution à l’initiative de la Croix-Rouge.
En 1979, le centre rouvre, dans les locaux initiaux, la Croix-Rouge continuant à financer les dépenses d’énergie, tandis que l’Etat fournit tout le matériel de soin, de pharmacie, et passe convention avec des professionnels: un médecin directeur – le docteur Barra – deux médecins, trois psychologues et une assistante sociale. En plus de ces permanents, quatre infirmières volontaires de la Croix-Rouge – des personnes retraitées – viennent assurer les soins à tour de role, et donnent à l’occasion un coup de main à la cuisine.
Ce sont les “mammas” de la communauté. Un groupe de jeunes de la Croix-Rouge, les “pionniers”, participent aux activités quotidiennes et animent les ateliers. Leur présence est plus aléatoire et varie d’une année sur l’autre puisqu’ils changent tous les ans. Leur apport dépend tout à fait de leurs capacités d’enthousiasme et d’emphatie avec les résidents.
Enfin, des médecins, psychologues, infirmières et animateurs de communauté effectuent des stages de quelques mois, dans le cadre d’une formation d’éducateur spécialisé, ou simplement par intéret personnel. Ils assurent un temps de présence de un à trois jours par semaine, selon les cas. Maria-Hélèna, qui finit une formation universitaire d’éducatrice dans une communauté, a passé un concours organisé par la municipalité de Rome qui lui a permis de faire des stages dans plusieurs centres pour toxicomanes en meme temps qu’elle suivait des cours complémentaires.
Elle travaille à la villa Maraini depuis un an, trente heures par semaine, tout en terminant sa thèse: “J’ai fait des expériences de travail dans d’autres communautés, comme des homes d’enfants, mais je préfère travailler avec les toxicomanes. Je ne sais pas pourquoi, car je n ai jamais eu de problème personnel avec la drogue, mais j’ai trouvé la sérénité en venant ici.
Je veux d’abord avoir une relation affective avec eux, et ensuite peut s’installer une relation thérapeutique. Je veux donner mais j’ai aussi besoin de recevoir, et ils m’apportent de l’affection, une réelle communication. Ils me font progresser, m’aident à résoudre mes problèmes, simplement en vivant avec eux”. Maria-Hélèna travaille actuellement sur un projet de communauté rurale, avec dix autres personnes, psychologues et anciens toxicomanes.
VIVRE EN COMMUNAUTé
Si les psychologues assurent des psychothérapies – individuelles, familiales, de groupe – une grande partie de leur temps est consacrée à partager la vie quotidienne et les activités de la communauté avec les résidents. Les matinées sont occupées par les t‰ches nécessaires à la vie du centre: balayer la cour et nettoyer les locaux, aider à la préparation des repas et dans les ateliers où certains résidents ont choisi de travailler quand leurs difficultés avec la drogue sont moins cruciales et qu’ils peuvent prendre des responsabilités.
L’intégration se fait par étapes, plus systématique depuis cette année à cause de l’augmentation des demandes. On appelle résidents, les toxicomanes qui viennent régulièrement et participent à la vie de la communauté. Ils sont partie intégrante de la structure, qu’il y ait ou non un hébergement. Les candidats viennent deux fois par semaine pendant un mois, puis chaque jour pendant un mois.
Après cette période de prise de contact, s’ils le désirent, ils seront admis dans la communauté au titre de résident. On leur demande de respecter les trois règles fondamentales – pas de violence physique, pas de vol, et pas de drogue dans le centre – et de participer aux t‰ches à tour de role. Ils devront arriver le matin avant dix heures et demie, s’ils veulent déjeuner. Des activités de loisirs sont proposées, comme les ateliers d’artisanat, le ping-pong ou le football. Chaque vendredi il y a un match entre les résidents et les pionniers de la Croix-Rouge.
En 1980, une coopérative de travail a été fondée, proposant un travail plus personnalisé qui suppose un engagement responsable et continu. Soit l’atelier de typographie où certains sont employés depuis deux ans, qui assure tout le travail de la composition de textes à la reliure de brochures, pour des commanditaires divers: Croix-Rouge, hopital voisin ou clients privés. Soit le service de ramassage des ordures dans toute la Cité de la Croix-Rouge, soit enfin le service de garde de la porte.
Le matin, un gardien en uniforme et un résident, et l’après-midi, deux résidents controlent les entrées et sorties de la cité. “Et”, précise Massimo Barra, “depuis que l’on a confié cette responsabilité aux résidents, il n’y a plus de vols”. Enfin, la coopérative assure la préparation des repas pour des congrès ou des séminaires organisés par la Croix-Rouge.
Toutes ces activités sont payées, peu, mais c’est le premier pas vers une réinsertion dans la vie active avant la recherche d’un emploi à l’extérieur du centre. La répartition du travail se fait lors des réunions hebdomadaires qui réunissent résidents, psychologues et anciens toxicomanes animateurs à la villa.
Ils se distribuent dans les divers secteurs, et on nomme le responsable de semaine – un résident – qui devra veiller au bon déroulement du programme prévu. Si quelqu’un manque, il devra le remplacer lui-meme. Aujourd’hui, Augusto a du faire le ramassage des détritus et il n’a pas l’air ravi. De l’inconvénient des responsabilités! Chaque résident fera ainsi le tour de toutes les activités pendant son séjour à la villa. Ce n’est pas toujours rose et des discussions animées éclatent fréquemment.
La présence continue des psychologues est indispensable lorsque ces tensions deviennent trop fortes. Ils interviennent alors pour aider à l’expression verbale des conflits avant qu’ils ne tournent à l’agression violente. L’atmosphère peut changer très vite, étant donné l’état de fragilité physique et psychique des individus, les variations de leur état d’un jour à l’autre.
Privés du cocon artificiel mais efficace de la drogue, ils sont rapidement agressés, déstabilisés par les frictions de la vie en commun. Et entre eux, ils ne se font pas non plus de cadeau. Le nombre de personnes présentes a également une incidence non négligeable. “Chaque nouvel arrivant”, dit Massimo Barra, “crée une progression géométrique de la dynamique. Je n’ai plus la possibilité d’avoir un rapport direct avec chacun ici, tout au plus cinq ou six résidents”.
L’éVOLUTION DE LA COMMUNAUTé
De la famille des débuts, d’une douzaine de personnes, la villa Maraini est devenue une structure plus lourde, où quelque quarante personnes passent chaque jour, un temps plus ou moins long. Cela a donc demandé une organisation plus rigoureuse. De plus, les membres ne sont plus exclusivement des héroìnomanes désirant décrocher, comme au début, mais aussi des jeunes dont les problèmes psychiques sont de loin dominants.
Depuis la fermeture des hopitaux psychiatriques en 1978, les malades mentaux manquent de structures d’accueil alternatives. C’est ainsi qu’une dizaine de psychotiques viennent régulièrement à la villa, où ils trouvent le milieu protégé dont ils ont besoin. Enfin, depuis un an, des détenus en semiliberté, viennent passer la journée ici, et retournent le soir dormir en prison.
Ils ont tous été arretés pour trafic de drogue (petits revendeurs pour se payer leur dose), mais n’ont pas tous l’intention d’arreter pour autant d’en consommer. Ils viennent surtout parce que c’est tout de meme mieux que de rester en prison. Les différences de motivations entre résidents favorisent la constitution de petits groupes qui communiquent peu, bien que, parmi les prisonniers, environ la moitié revienne librement après avoir été libérés.
Mais cette expérience est très récente, et pose des problèmes nouveaux face auxquels l’équipe responsable manque encore de recul. Alors, pour l’équipe fondatrice, le changement en neuf ans a été considérable, et la communauté est en pleine mutation.
Si la villa Maraini doit rester un lieu ouvert, accueillant sans distinction des individus si différents, elle ne peut répondre à des demandes si nombreuses et disparates. Contre la tendance à l’éclatement de l’intérieur, elle a déjà commencé à essaimer. La villa Maraini fonctionne depuis déjà quelques années en liaison avec deux autres communautés. Massimina est aussi à Rome.
Elle est dite semi-fermée, c’est-à-dire qu’elle accueille les drogués sans distinction et sans exigence préalable, comme la villa, mais également des résidents qui y vivent jour et nuit, et ont pris la décision de rompre avec la drogue et tentent de reconstituer leur vie.
LA COMMUNAUTé AUX CHAMPS
La communauté de Citta de la Pieve est dans un village à 125 km de Rome. Elle est fermée et n’accueille que des drogués déjà désintoxiqués physiquement pour des séjours d’environ un an. C’est une communauté rurale dépendant financièrement de la municipalité de Rome qui a octroyé le terrain et les b‰timents d’habitation qu’elle aménage et agrandit actuellement. Le travail des résidents couvre les dépenses de fonctionnement.
Ceux qui viennent ici sont d’abord passés par la villa Maraini, et ont préparé leur séjour avec les psychologues et les animateurs. Il est en effet nécessaire de sélectionner des sujets très motivés, qui prennent l’engagement de vivre de longs mois au sein d’un groupe d’une vingtaine de personnes au plus, en coupant les ponts avec leur mode de vie antérieur, pour tenter de reprendre l’habitude des rythmes de travail et de réapprendre à communiquer avec les autres.
Cette détermination est indispensable, car les relations sont très étroites, et si un individu motivé vit des moments pénibles, celui qui l’est moins sera deux fois plus malade et peut-etre découragé. La valeur thérapeutique du groupe dépendra donc de chacun de ses membres. Dans un centre ouvert, chacun évolue à son rythme, avance et régresse sans réelle répercussion sur l’ensemble.
Ici, le projet thérapeutique semblable pour tous, est beaucoup plus contraignant et conu en trois phases. Pendant le premier mois, le nouveau venu est pris en charge par toute la communauté, le temps de prendre sa place dans le réseau relationnel, de s’adapter à l’environnement.
La vie est rythmée par les travaux de la ferme: travail le matin, de 7 heures 30 à 12 heures 30, et l’après-midi, de 15 à 17 heures. Cela peut bien sžr varier un peu avec les saisons et la t‰che attribuée: soins aux animaux – vaches laitières, lapins, poulets, porcs – cultures maraichères, arbres fruitiers, culture de céréales, etc. Chacun fait le tour de tous les secteurs pendant son séjour et il y a un responsable pour la cuisine par roulements de quinze jours.
Actuellement, il y a dix-sept résidents, dont quatre femmes, et un animateur permanent qui s’occupe de l’organisation générale de la maison et des travaux. Il est aidé par un résident responsable qui est là depuis huit ans. Quatre psychologues assurant chacun une présence à temps partiel – ils sont à la villa Maraini ou dans d’autres centres à Rome le reste du temps – occupent des fonctions relativement distinctes l’un anime les réunions des sentiments, lieu de libre expression où s’exprime le vécu quotidien, un autre est là pour mettre de l’huile dans les rouages au cours de la journée, le troisième est chargé des relations avec les familles, et le dernier fait la liaison avec la villa Maraini.
La période d’intégration, pendant laquelle on ne sort pas du centre permet de faire connaissance avec les autres, car, dit Claudio, “on est venu ici parce que tout seul on n’y arrive pas. Il faut avoir l’humilité de demander l’aide de quelqu’un. Pendant les réunions, deux fois par semaine, nous abordons tous les sujets de préoccupation, les problèmes de relations.
C’est très dur, au début surtout, d’etre remis en cause par les autres. C’est le plus difficile à vivre, mais aussi le plus efficace. Interpellé par vingt personnes, on est obligé de balayer plus profond. Et c’est à ces moments-là que la communauté est vécue comme une force, par l’importance des retours sur soi, des changements intérieurs qu’elle permet d’opérer”. Après quelques semaines, commence la première phase du programme, qui dure environ quatre mois. Le résident aura droit à deux sorties de douze heures, le dimanche, pendant les deux premiers mois, puis deux autres de vingt-quatre heures.
Les sorties sont préparées en réunion, on annonce son projet avant, et au retour il faudra raconter ce qui s’est passé. Vécus au début comme une obligation, ces brefs retours à l’extérieur permettent de garder le contact avec la famille et les amis, de mieux comprendre ce que ces relations apportent et ce qui est éventuellement à modifier. Les moments de confrontation avec des personnes liées à la période de la toxicomanie sont souvent stressants. Mais c’est la première étape pour faire place nette et préparer un nouveau départ.
Le désir de sortir de la communauté, à ce moment est plutot rare et signale généralement un mouvement de fuite qui laisse craindre une rechute. Les envies de prendre le large sont systématiquement contre-carrées. Après cette première phase qui dure environ quatre mois, les sorties seront plus souples et pour quarante-huit heures à la fois. C’est la seconde étape du programme, pendant laquelle le résident se voit confier des responsabilités dans la ferme. Le travail de restructuration personnelle s’approfondit, les tensions internes ont tendance à s’atténuer et il commence à retrouver son équilibre.
La dernière étape sera orientée vers la préparation du retour à la vie active et à la société, avec la recherche d’un travail en fonction des qualifications antérieures ou acquises durant le séjour à la Pieve. Ce moment est aussi nécessaire car, dit Claudio, “désintoxiqué, tu es à nu, et tu es une proie pour la société qui te hache menu. Ici on peut reprendre pied dans un milieu protégé”.
Alors, pour préparer la séparation, en meme temps qu’on forme des projets pour son départ, on s’occupe des prochains entrants, à la villa Maraini. Les résidents participent aux réunions d’information, passant ainsi le relais aux suivants. Le groupe de troisième phase reste très solidaire. Ayant quitté la communauté, retournés à Rome, ils restent en contact et se soutiennent mutuellement moralement et matériellement aussi.
Parmi ceux qui sont sortis de la communauté après un séjour d’un an ou plus, aucun n’a replongé dans son mode de vie antérieur, mais ce sont ceux qui ont eu le courage de changer leur existence de fond en comble, dès le départ. S’ils sont les plus déterminés, ils ne sont pas les plus nombreux. Les études qui ont pu etre menées dans différents pays, sur l’évolution des personnes concernées par la toxicomanie, donnent toutes les memes résultats, quel que soit le type d’assistance offert: après dix ans d’héroìne, un tiers est décédé (overdose accidentelle ou suicide), un tiers arrete la consommation et le dernier tiers continue pour autant que l’organisme y résiste.
Dix ans, cela peut paraitre très long, mais, explique Romualdo animateur et psychothérapeute à la villa Maraini, “une fois le processus d’intoxication engagé, il faut le plus souvent faire tout le chemin, passer par toutes les étapes avant d’arreter”. Pour lui, cela a pris treize ans, et ce n’est pas faute d’avoir trouvé de l’aide, puisqu’il a connu le docteur Barra, avant meme l’ouverture de la communauté: “En 1976, je suis venu ici pendant un an. J’ai pu parler avec des gens, mais sur le moment je n’étais pas pret.
Je n’ai bénéficié de ces contacts que quelques années plus tard. Je suis reparti en voyage, à droite et à gauche, avec l’inévitable petit séjour en prison, parce que si l’on prend de l’héroine pendant longtemps, on finit toujours par y passer. J’ai commencé une analyse qui a duré six ans, et maintenant je continue ma formation en travaillant ici comme animateur. Je suis des familles et quelques toxicos en thérapie depuis cette année. J’ai fait beaucoup d’allées et venues ici.
J’avais essayé de rester il y a deux ans, mais je n’étais pas encore pret. Je suis revenu cette année. J’aime cet endroit, il fait partie de ma vie, bien qu’il ait beaucoup changé du fait qu’il y vient maintenant toutes sortes de gens, avec des problèmes très différents. J’ai trente-trois ans, et je ressens chez les gens de vingt ans une demande autre que la mienne, ils ont besoin d’une structure plus rigide, d’un soutien plus directif, ils souhaitent qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire. Pour eux, peut-etre qu’une communauté fermée est plus utile, alors que je ne l’aurais pas supportée”.
En fait, des structures variées, ouvertes ou fermées sont aussi nécessaires les unes que les autres car chaque cas est particulier et il n’y a pas de recettes valables pour tous. C’est aussi vrai pour les toxicomanes que pour les psychologues qui passent par plusieurs modes d’exercice ou assurent des temps partiels dans plusieurs endroits, facilitant la concertation entre les structures et le passage des bénéficiaires de l’une à l’autre en fonction de leur état. Créée pour répondre à un besoin précis, à une petite échelle, la communauté thérapeutique Maraini évolue, moins par une décision des responsables que pour rester au plus près de la demande qui a changé.
Il est bien difficile de prévoir quelles mutations interviendront dans les années à venir, mais cette souplesse témoigne de la vie qui y règne et des services qu’elle peut encore rendre aux individus et à la société.