Massimo Barra – Président de la Croix-Rouge Italienne
Monsieur le Président,
Chers amis de la Croix-Rouge Française,
Tout d’abord, je tiens à remercier le Président Mattei et vous tous pour votre aimable invitation à cette Assemblée Générale: c’est pour moi un grand honneur et un plaisir d’être ici aujourd’hui, surtout en raison de l’ancienne et grande estime que j’ai pour la Croix-Rouge Française.
Mon premier contact avec la Croix-Rouge Française a eu lieu, en fait, en 1967. Cette année-là, j’avais été invité par le Comité de Sartrouville au Congrès National des Secouristes, dirigé par M. Blavet et avec Michel Thevenet comme adjoint.
A cette époque-là remonte aussì mon amitié avec M. Angebaud, qui aurauit eté Président de la Commission de la Santé de la Ligue et avec qui j’é co-presidé une reunion sur la drogue à Geneve en 1974. Les choses dont on a discuté lors de cette reunion conjointe des Commissions Jeunesse et Santé de la Ligue sont a nos jours d’une actualité impressionante.
En 1967, le Président était l’ambassadeur André François Poncet et le Vice-président était le General De Benedetti, qui serait devenu lui même Président quelques années plus tard. J’étais un jeune de la Croix-Rouge italienne et l’organisation des secouristes était pour moi un mythe, un modèle. C’est probablement à cause de cet ancien lien avec la Croix-Rouge Française que, tout en ne parlant pas parfaitement le français, je me considère un francophone et, surtout, un francophile.
A cette époque-là, les secouristes Italiens étaient environ 5000 et n’existaient que dans les Comites locaux d’une centaine de villes; chacun de ces Comités utilisait des uniformes et des règlements différents.
S’inspirant des secouristes français, la Croix Rouge italienne a donc créé un corps national de secouristes qui représente aujourd’hui la section la plus nombreuse de notre Société Nationale, avec plus de 100.000 volontaires actifs dans 1.200 villes et villages de notre pays.
Mais il y a aussi une autre raison à la base de cette proximité avec vous: en juillet 1976, j’étais à l’époque un jeune médecin travaillant dans le domaine de la toxicomanie, je suis venu en France pour m’informer sur les techniques de travail en ce domaine. A cette occasion, j’ai visité l’hôpital Marmottan à Paris et j’ai rencontré son Directeur, le Prof. Olievenstein. Puis, à Toulouse, j’ai visité la communauté thérapeutique créé par le Patriarche Lucien Engelmeyer, personnage discuté et controversé déjà à cette époque-là.
Quand je suis rentré à Rome, en août 1976 j’ai donc créé Villa Maraini qui est aujourd’hui l’un des plus grands centres de soins pour toxicomanes en Italie et qui, tous les jours, prend contact et donne la possibilité d’une thérapie à plus de 700 toxicomanes, comblant le vide entre eux et le reste de la société.
Notre emblème, la Croix-Rouge, a, dans ce cadre, un grand pouvoir : celui d’avoir la confiance, en même temps, des personnes vulnérables et des autorités.
Chaque fois qu’un toxicomane à Rome est arrêté, la police appelle nos équipes de la Croix-Rouge pour rencontrer le drogué, évaluer ses conditions et, si nécessaire, lui donner une pharmacothérapie comme la méthadone. La police a confiance en nous, les toxicomanes ont confiance en nous.
La Croix-Rouge «Bridges the gap», «comble le vide», toujours au milieu entre riches et pauvres, entre intégrés et marginaux, entre sains et malades, ainsi qu’entre les parties aux conflits, avec une position neutre et humanitaire qui ne juge pas et ne condamne pas. Comme l’a dit notre Seigneur «Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés, ne condamnez pas si vous ne voulez pas être condamnés».
Depuis que nous avons commencé cette activité, dans les cellules de sécurité de la Police et dans les tribunaux, le niveau d’automutilation et d’hétérolesivité des désespérés qui ont besoin de substances pour survivre, très élevé dans le passé, est tombé, actuellement, quasiment à zéro.
Tout cela nous a confirmé dans l’opinion générale que la violence mène toujours à d’autre violence. Par contre une attitude thérapeutique et humanitaire appropriée est capable de réduire la stigmatisation et la discrimination des toxicomanes et va au profit de toute la communauté, en réduisant l’intolérance et la violence dans nos villes. Violence qui, dans la plus part des cas, est liée à la consommation et à la problématique de la drogue.
La Croix-Rouge est toujours une intermédiaire neutre entre les parties, et elle peut jouer un rôle plus actif que dans le passé à la frontière de la vie et de la coexistence civile dans la communauté. La Croix-Rouge est aimée par les autorités, par la population, mais aussi par les marginaux qui se sentent bien protégés par l’ Emblème.
Je saisi cette occasion pour féliciter la Croix-Rouge Française pour le projet dans le domaine de la réduction des risques qu’elle est en train de développer en Ukraine en collaboration avec la Croix-Rouge Italienne, dans un environnement très difficile, riche de préjugés et où les consommateurs de drogues sont encore considérés comme des criminels et non pas comme des malades.
Aussi dans le travail que nos deux Sociétés Nationales sont en train de faire en Ukraine nous pouvons constater que notre action a toujours deux dimensions: une dimension pratique opérationnelle dans le domaine de l’aide et une dimension de advocacy, un mot de difficile traduction tant en italien qu’en français, car les verbes « perorare » et « plaidoyer » sont un peut archaïques.
Advocacy, en concret, veut dire « offrir une tutelle », prendre la parole au nom des personnes vulnérables, au nom de ceux qui ne comptent rien parce qu’ils n’ont pas accès aux médias pour défendre leurs intérêts et pour réduire leur vulnérabilité.
Dans cette cadre, je souhaite rappeler que la Stratégie 2010 de notre Fédération Internationale dit: « advocacy is on a safer ground when supported by activities » . L’action d’advocacy a un terrain sûr quand elle s’appuie sur des activités.
Voici pourquoi notre Mouvement a une forte crédibilité et est écouté partout : c’est parce-que il ne se limite pas à faire entendre sa voix comme le font de nombreuses ONG politisées, mais il agit concrètement, en toutes circonstances, en faveur des gens.
Il y a quelques années, un ancien et célèbre Président du CICR disait, «ce qui est important ce n’est pas ce que la Croix-Rouge dit, mais ce que la Croix-Rouge fait». Néanmoins, je crois que nous ne sommes plus aux temps de la bataille de Solferino et dans notre époque moderne caractérisée par de forts processus de mondialisation et par la médiatisation, ce qui n’apparaît pas n’existe pas!
La Croix-Rouge a donc le devoir d’apparaître et d’élever sa voix lorsque les droits fondamentaux de l’homme sont remis en question ou sont violés, et cela tout en restant toujours fidèle à ses Principes Fondamentaux.
Nous vivons des temps difficiles. Mêmes dans nos pays occidentaux, dans nos anciennes civilisations, certains droits fondamentaux de l’Homme sont remis en question au nom de la lutte au terrorisme. Tout en restant fidèles au Principe de Neutralité nous ne pouvons pas nous taire, nous ne pouvons pas ne pas réagir face aux thèses de réhabilitation de la torture au début du troisième millénaire.
Je sais bien que l’advocacy n’est pas une activité particulièrement neutre. Notre plaidoyer est en faveur de quelqu’un, de quelque chose, et contre quelque autre chose: il est nécessaire de rappeler que la neutralité se manifeste seulement dans le cas de conflits, de controverses, d’ordre politique, racial, social et religieux, et que nous ne sommes pas neutres face à la souffrance humaine.
Nous sommes, en effet, contraires à toute souffrance humaine, n’importe qu’elle soit sa forme, qu’il s’agisse de la souffrance d’un prisonnier, d’une personne torturée ou d’un malade.
Il y a quelques années, votre Ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner à New York, à l’occasion de la session spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies consacrée au fléau du VIH/SIDA, m’a dit « la Croix-Rouge est vieille ». Je ne sais pas s’il avait un peu raison, parfois je me le demande.
Notre défi aujourd’hui est de démontrer le contraire, c’est-à-dire que la Croix-Rouge est jeune ou, tout au moins, classique, comme il a été dit récemment à Barcelone lors d’une réunion du Secrétariat Méditerranéen de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Je crois, en fait, que la Croix-Rouge peut être jeune et classique en même temps, et, pour ce faire, nous devons continuer à nous inspirer à nos sept Principes Fondamentaux.
Dans un monde où tout change, les lois, les Constitutions, les Statuts, personne n’a jamais demandé de changer une seule ligne des Principes Fondamentaux.
Dans ma Société Nationale chaque réunion importante commence par la lecture solennelle des Principes Fondamentaux : mais je ne suis, tout de même, pas complètement sûr que tous les volontaires et les professionnels de la Croix-Rouge Italienne connaissent en profondeur la signification de chaque Principe et soient à même d’en percevoir la grande portée humanitaire. Diffuser notre philosophie d’action peut contribuer à favoriser le recrutement de nouveaux volontaires et d’adhérents à notre Mouvement.
Dans sa manière de s’ouvrir à la société, la Croix Rouge ne doive pas introduire des discriminations d’âge, ni vers le haut ni vers le bas. Dans de nombreuses Sociétés Nationales, en fait, il y a un limite d’âge pour l’adhésion. Bien, je pense que cela est quelque chose qui va contre nos Principes et nos interests.
Le vieillissement de la population dans nos pays est un élément qui nous oblige de ne pas mettre des limites d’âge et, en même temps je crois que la Croix-Rouge ne doit pas avoir des limites vers le bas. Moi, je suis entré à 8 ans en demandant, dans la rue, des offrandes en faveur des actions de la Croix-Rouge.
Si les enfants de 6 à 12 ans peuvent faire partie du Mouvement Scout, pourquoi ne pourraient-ils pas faire partie active de la Croix-Rouge? De nombreuses activités peuvent être faites tant par les plus jeunes que par les personnes à la retraite!
Quand on parle de la Croix Rouge de la jeunesse, cela signifie deux choses en même temps : qu’est ce que la Croix-Rouge peut faire pour les jeunes et qu’est ce que ceux-ci peuvent faire pour la Croix Rouge et pour l’ensemble de la Société.
Dans une société vieille et paternaliste le premier aspect est considéré plus important par rapport au deuxième : une Société Nationale moderne et équilibrée, au contraire, doit permettre aux deux aspects de se développer, en laissant de l’espace aux jeunes pour qu’ils soient, en même temps, des acteurs humanitaires au sein de la communauté et des dirigeants, ou futurs dirigeants, de la Société Nationale.
La Croix-Rouge est une grande idée, une idée qui peut changer le style de vie et les priorités de tous. Moi, je suis devenu médecin parce que j’étais entré dans la Croix Rouge et pas le contraire !
Réaffirmer donc les idéaux de la Croix-Rouge dans toutes les écoles va dans l’intérêt de tous les pays. Ouvrir les locaux de la Croix-Rouge aux jeunes est un antidote contre l’ennui, contre la violence urbaine et des jeunes, contre l’intimidation, contre les risques d’une utilisation aveugle d’internet.
Cette idée ne connaît pas la discrimination, est ouvert à tous, cette idée rapproche les représentants des maisons royales aux représentants des groupes vulnérables qui sont assis l’un à côté de l’autre pendant nos réunions. La Croix Rouge « Bridges the Gap ! ».
Nous, tous ensembles, nous représentons le Pouvoir de l’Humanité. Cette expression pourrait sembler redondante ou même rhétorique. En réalité le Principe Fondamental d’Humanité et le Pouvoir de l’Humanité sont le résultat de l’action de millions d’êtres humains qui adhèrent à la Croix-Rouge, qui servent la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge, qui parlent la même langue et utilisent les mêmes termes partout dans le monde: les sept Principes, les 4 Goals de la Fédération, les personnes vulnérables, la protection, l’assistance, Henry Dunant, les femmes de Castiglione, « Tutti fratelli ».
Notre valeur ajoutée c’est notre réseau, être partout dans le monde comme Mouvement et dans chacun de nos pays comme Société Nationale. Chacun de nous est rien quand il est seul, mais ensemble nous formons un pouvoir humain et humanitaire qui n’a pas d’égal dans le monde. Voici pourquoi nos bureaux et nos locaux doivent être ouverts à tous, c’est pour ça que notre action doit être une action globale.
Chers amis, il y a juste trois jours, j’étais à Chennai – l’ancienne Madras – dans le sud de l’Inde, juste en face du Sri Lanka. Dans la cour du Comité de la Croix-Rouge Indienne j’ai été accueilli par une centaine d’étudiants en uniforme de Croix-Rouge et par de jeunes handicapés, mêmes des handicapés graves, qui étudient et apprennent un travail normal grâce à la Croix-Rouge. En une pièce du Comité un physiothérapeute était en train de faire un traitement à un patient alors que dans le laboratoire orthopédique la Croix-Rouge produit des prothèses pour des personnes ayant subi une amputation.
Tous ensemble nous avons décoré d’une guirlande de fleurs un buste d’Henry Dunant dont j’ai pu revoir le visage familier dans d’autres pièces de ce Comité de la Croix-Rouge Indienne. En ces moments je me suis senti vraiment content et fier d’être un homme de la Croix-Rouge et je me suis demandé quelle est la valeur globale de notre action dans le monde.
Quand je dis que nous ne sommes pas une ONG je ne veux absolument offenser ou discriminer ces organisations qui font, le plus souvent, un travail exceptionnel. Au contraire, je considère qu’en ce siècle de globalisation, personne ne peut avoir la présomption de travailler tout seul. La Croix-Rouge doit être capable de faire des alliances avec les ONG, être un peu comme un “umbrella”, un toit, en posant comme seule condition le respect des Principes Fondamentaux – en particulier du Principe de Neutralité – et de nos emblèmes. Je veux dire, par là, que nous devons pouvoir nous positionner comme une institution, une sorte de troisième pilier du monde. D’une part il y a les gouvernements, représentés au niveau international par le système des Nations Unies, et de l’autre côté les expressions de la société civile.
La Croix-Rouge doit avoir la capacité d’être au milieu, « bridging the gap », grâce à la caractéristique de l’auxiliarité vis-à-vis des pouvoirs publics qui est spécifique de notre Mouvement et de notre mandat, que nous ne partageons avec aucune autre organisation. Ce statut particulier qui nous a été confié par la communauté internationale est un grand honneur mais aussi une grande responsabilité.
Nous avons, en effet, la responsabilité d’être toujours performants, de recruter, de former et d’engager sur le terrain nos volontaires comme citoyens modèles, des professionnels de l’humanitaire qui – le moment venu – sont à même de remplir la tâche qui leur est confiée et qui, face aux difficultés quotidiennes de l’existence, s’associent aux autorités en position de collaboration et de soutient et non pas en position de défi ou de critique a priori.
C’est pour cette raison que chaque Pays a l’intérêt à avoir beaucoup de volontaires de la Croix-Rouge – de tout âge – à même, par leur présence, par leur témoignage solidaire et leur travail, d’augmenter la cohésion sociale et améliorer le vie pacifique au sein de la communauté.
Si nous sommes convaincus de cela, nous devons élaborer des stratégies pour être à mêmes d’attirer davantage de volontaire, en particulier de jeunes. Nous devons respecter leur indépendance, accepter les erreurs venant de leur inexpérience, intégrer au sein de nos Sociétés Nationales l’utilisation des leurs nouveaux vecteurs de communication, accepter leur critiques; en d’autres termes : « leur donner du pouvoir ! »
Donner du pouvoir, “to empower”, comme le disent les anglo-saxons c’est toujours une bonne stratégie. Le pouvoir est thérapeutique, le manque de pouvoir mène à des maladies, les maladies mènent à une diminution de pouvoir. Notre stratégie d’empowerment doit se baser sur la non discrimination de qui que ce soit sur la base de son âge, de ses comportements ou de son handicap.
En conclusion permettez-moi, chers amis de faire référence aux sources de notre histoire. Dans quelques jours, plus précisément le 28 juin, la Croix-Rouge Italienne organisera – comme tous les ans – la fameuse marche aux flambeaux, la Fiaccolata de Solferino à Castiglione, pour évoquer l’inspiration d’Henry Dunant lors de la Bataille de Solferino.
L’année prochaine, qui sera une année très importante, marquée par le 150ème anniversaire de la naissance de l’idée de la Croix-Rouge à Solferino, par le 90ème anniversaire de la naissance de la Ligue, ici à Paris, grâce entre autre à la Croix-Rouge Française et à la Croix-Rouge Italienne et par le 60ème anniversaire des Conventions de Genève de 1949, le Mouvement International organisera une grande campagne mondiale de sensibilisation sur les thèmes chérs à la Croix-Rouge et au Croissant-Rouge.
L’événement principal sera une grande réunion de volontaires qui se déroulera au mois de juin à Solferino, sur les lieux de la bataille : 7.000 volontaires venant des 186 Sociétés Nationales se réuniront pour discuter ensembles du futur de notre Mouvement, des défis qui nous attendent.
J’en appelle à l’Assemblée Générale de la Croix-Rouge Française afin que votre Société Nationale, qui a eu dans le passé – et qui a encore aujourd’hui – un rôle de premier plan au sein de notre Mouvement, participe avec des centaines de jeunes volontaires pour contribuer à cette réflexion en commun : je suis sûr que dans les Comités de la Croix-Rouge Française il y a aujourd’hui de nombreux Henry Dunant qui peuvent donner une contribution déterminante pour le futur de notre Mouvement International.